Saul Bellow, le grand écrivain de l'autre Amérique
LE MONDE. (06-04-05)

      

 

Par Lazare Bitoun, professeur de littérature américaine à l'université Paris-VIII.

Aujourd'hui, le code de l'athlète, du dur, ce curieux mélange de volonté, d'ascétisme et de rigueur (...) a plus de force que jamais. (...) Vous avez des émotions ? Il y a des manières correctes et des manières incorrectes de les exprimer. Vous avez une vie intérieure ? Elle ne regarde personne.

"(...) Les durs trouvent à leur silence des compensations ; ils pilotent des avions, descendent dans l'arène combattre des taureaux ou partent en mer à la pêche au gros alors que moi, je quitte rarement ma chambre."

Ecrites par le grand écrivain américain Saul Bellow, mort mardi 5 avril, à l'âge de 89 ans, à son domicile de Brookline (Massachusetts), ces quelques lignes sont extraites de son premier roman, Un homme en suspens (1944). Même si elles passent alors inaperçues, elles le mettent sur orbite pour le prix Nobel de littérature qu'il recevra quelque trente années plus tard, en 1976.

En reléguant les rituels de la chasse, de la pêche au gros ou de la tauromachie au rayon des accessoires palliatifs de l'angoisse, Bellow refuse un code coulé dans le moule puritain du XIXe siècle et refaçonné par les blessures et les désillusions de l'après-première guerre mondiale. Par ce défi direct lancé à Ernest Hemingway, dont la stature écrase alors depuis vingt ans les lettres américaines, Saul Bellow montre sa détermination à ouvrir de nouveaux territoires à l'imaginaire.

Plus : il met fin à la domination blanche anglo-saxonne et protestante ("wasp") sur la littérature et, en affirmant la validité de son expérience, ajoute une composante à la culture majoritaire de son pays. Cette revendication nouvelle marque aussi une rupture avec les tentatives d'assimilation folkloristes ou maladroitement politiques des romanciers juifs américains qui l'ont précédé. Elle est le signe que les immigrés qui ont fui les pogromes et le nazisme sont maintenant enfin chez eux en Amérique.

Surtout, en deux brefs paragraphes, Bellow donne droit à l'expression de toutes les cultures : bien sûr aux écrivains juifs qui viendront après lui ­ Bernard Malamud, Norman Mailer, Philip Roth pour ne citer que les plus prestigieux ­, mais aussi aux romanciers noirs et, par la suite, aux écrivains issus d'autres minorités.

Sur le plan personnel, Bellow vient également de se définir. Son opposition arrogante est une manière d'affirmer sa croyance dans l'homme. Ces convictions l'amèneront à refuser toute valeur aux mythologies et aux idéologies prétendument structurantes : dans ses romans, il s'attaquera aux acteurs de la gestuelle du pouvoir, qu'ils viennent de la famille, de la religion, de l'Université, des médias ou de la politique. A l'inverse, il y défendra toujours la dimension extraordinaire du quotidien en s'appuyant sur des principes intangibles : la nécessité de la liberté individuelle, la fidélité et la loyauté envers soi-même et le droit imprescriptible de l'homme à parler pour lui-même. Ces principes feront de lui l'écrivain américain le plus important de la seconde moitié du XXe siècle : ils lui auront permis de faire la synthèse entre son éducation américaine fondée sur la glorification de l'individu et son éducation religieuse, profondément morale.

Saul Bellow est né le 10 juin 1915 à Lachine, en banlieue de Montréal (Québec), de parents juifs orthodoxes, eux-mêmes fraîchement arrivés d'Europe centrale. Son père, un petit commerçant qui importe des oignons, entend lui donner une solide éducation religieuse, et Saul Bellow grandira donc dans la tradition juive la plus stricte corrigée par la vie de la rue. De cette double exposition, il retirera toutes les richesses possibles : il observe la tradition avec l'oeil de la rue et analyse la rue avec l'esprit du talmudiste en herbe. Il en retirera aussi la connaissance de quatre langues : le yiddish qu'il parle à la maison, l'hébreu qu'il apprend au heder, l'anglais et le français qu'il entend dans la rue.

L'arrivée de la famille à Chicago sera un choc pour Saul Bellow alors âgé de neuf ans car, ainsi qu'il l'avait raconté dans un entretien accordé au Monde (du 18 janvier 1982), tout "était plus grossier, plus grand, plus bruyant", mais il s'y attachera, et c'est à cette ville que son nom reste indissociablement lié. En 1935, muni d'un diplôme de sociologie et d'anthropologie de l'Université de Chicago, il part terminer ses études à l'université du Wisconsin. Dès 1937 cependant, il abandonne ses études parce que, dit-il, "chaque fois que j'essayais de travailler à ma thèse, je me retrouvais en train d'écrire une nouvelle de plus". Pendant la grande crise, Bellow participe au programme dela WPA, l'agence pour l'emploi des écrivains mise en place par Roosevelt, et rédige plusieurs monographies d'écrivains célèbres. Il rejoint ensuite l'Encyclopaedia Britannica comme responsable du secteur des "Grands classiques de la littérature".

Il quitte Chicago pour New York en 1946, et débute une carrière de professeur de littérature qui le mènera d'université en université jusqu'en 1961, date à laquelle, désabusé et déçu par les controverses politico-intellectuelles qui agitent la grande ville, il revient à l'université de Chicago.

Toute sa vie, Saul Bellow sera donc resté fidèle à la ville de son adolescence, qui demeurera jusqu'à la fin "le lieu privilégié de - ses - émotions les plus profondes et de - ses - attachements les plus puissants". Sans doute, devait-il déclarer au New York Times (daté 13 décembre 1981), parce qu'"en dépit de ses côtés barbares et de son histoire perverse, Chicago est une ville américaine par excellence, un mélange caractéristique d'industries lourdes, d'immigrants frustes et de scènes brutales associées aux luttes contre le capitalisme". Sans doute, surtout, parce c'est à Chicago que "le fils d'immigrants juifs que j'étais conçut un jour l'idée qu'il serait un jour un écrivain américain".

Avec Un homme en suspens, son premier roman publié en 1944, Saul Bellow s'élève contre une société qui ne peut tolérer la marginalité. En 1947, Saul Bellow publie La Victime, un livre aussi sombre et désenchanté que le premier, où il fait le portrait d'un journaliste juif et de son double antisémite. Ces deux romans rencontrent un succès d'estime parmi les intellectuels sans apporter à leur auteur la notoriété. A cette époque, Bellow se sert alors de l'écriture romanesque comme d'un outil : pour lui, l'écrivain est "un historien imaginatif capable d'appréhender le fait social mieux que n'importe quel sociologue". Ces romans lui permettent d'acquérir la reconnaissance dont il a besoin, "de me faire entendre de l'establishment littéraire, de montrer de quoi j'étais capable.".

Bellow récolte très vite les fruits de son travail sous la forme d'une bourse Guggenheim et part vivre à Paris pendant deux ans. Il profite de ces années de liberté pour se lancer dans l'écriture des Aventures d'Augie March, qui lui vaut son premier National Book Award, en 1952. Roman picaresque débordant de force et de vitalité, Augie March est ponctué par les passages du héros d'un maître à un autre. Augie finira bien sûr par les refuser tous, et contrairement aux protagonistes des premiers livres qui ne font rien pour résoudre les problèmes de leur aliénation, Augie émerge à la fin du roman, seul, et s'acceptant tel qu'il est.

Avec ce troisième roman, Saul Bellow trouve enfin sa voix et sa langue : un anglais aux inflexions yiddish parfaitement adapté aux spéculations morales et philosophiques auxquelles il se livre. Après Au jour le jour (1956), dans lequel Tommy Wilhelm se retrouve en train de pleurer sur le cercueil d'un inconnu au terme d'un parcours aliénant et médiocre, Saul Bellow revient à la veine sério-comique d'Augie March pour Le Faiseur de pluie (1959). Ici, Henderson, géant falstaffien qui possède tout ce que la société de consommation peut donner, part en Afrique pour essayer d'y trouver ce que sa voix intérieure lui réclame quand elle crie en lui : "Je veux, je veux, je veux !" C'est la première fois que Bellow traite de façon apocalyptique et grotesque le thème qui le hante : le monde n'est décidément pas un endroit fait pour vivre car chaque fois qu'il essaie d'agir, l'homme va au-devant de l'erreur et de la souffrance.

Dans Herzog, son cinquième roman, Saul Bellow réalise de manière brillante la synthèse des sentiments contradictoires qui l'agitent. Publié en 1964, Herzog vaudra à son auteur son deuxième National Book Award et restera comme un chef-d'oeuvre inégalé. Bardé de diplômes, couvert d'honneurs et de distinctions mais cocu, le professeur Herzog passe son temps à écrire des lettres ­ qu'il n'enverra jamais ­ à tous les grands de ce monde morts ou vivants : son analyste, Hegel, Heidegger, Eisenhower, Nietzsche, Martin Luther King et quelques autres. En quête d'une impossible "synthèse de quatre sous", Herzog refuse les leçons de chacun de ces maîtres par les "non" tonitruants qu'il oppose dans chacune de ses missives aux idées reçues qui forment le fond de notre croyance et de notre culture. Alliant la verve enthousiaste des Aventures d'Augie March à la vision pessimiste de ses premiers récits, Bellow crée avec Moses Herzog un personnage capable des plus folles aspirations mais assez fort pour accepter les contingences que la vie lui impose. Avec lui, le héros passe de l'amertume et de l'aigreur à une folie jubilatoire digne d'un Don Quichotte.

Bellow a réussi à ébranler les certitudes d'une société qui nage dans l'opulence des années 1960 et invente avec Moses Herzog le prototype de l'intellectuel juif, urbain, névrosé mais plein d'ironie autodestructrice qui sera popularisé dans les films de Woody Allen.

Avec ce livre, il rencontre enfin les faveurs du grand public... et polarise la haine de ses pairs. Déjà, au début des années 1950, le succès des Aventures d'Augie March avait déclenché les foudres de l'establishment littéraire blanc anglo-saxon et protestant, qui sentait vaciller son autorité sous les coups des jeunes écrivains issus des minorités juive et noire. A l'offensive de cette vieille garde qui regrette le temps des bonnes manières en littérature et qui parle de conspiration et de mafia juive vont venir s'ajouter les coups des intellectuels radicaux réunis autour de l'université Columbia et de la revue Commentary.

Ils reprochent à Bellow de se réfugier dans un intellectualisme bourgeois et l'accusent de ne pas vouloir s'engager contre la guerre du Vietnam dans les mêmes termes qu'eux. C'est l'époque des grandes joutes politiques entre intellectuels où chacun utilise les arguments les plus démagogiques pour s'attirer les faveurs d'un public partisan.

Désigné à l'opprobre général, accusé de conservatisme, rejeté par tous, Bellow retourne alors dans sa chère ville de Chicago. A l'abri dans une université où il a le statut de grand homme, il poursuit dans La Planète de Monsieur Sammler le travail de dissection de l'Amérique commencé avec Herzog. Cette fois encore la réussite est totale, et il remporte son troisième National Book Award en 1970. Publié en 1975, Le Don de Humboldt est couronné par le prix Pulitzer et propulse Saul Bellow aux sommets : le prix Nobel de littérature, qu'il reçoit en 1976, vient couronner la carrière d'un écrivain majeur pour une oeuvre d'une importance capitale.

Depuis sa retraite fortifiée, Saul Bellow continue d'adresser au monde ses écrits. Fragments d'une autobiographie en forme de romans, L'Hiver du doyen (1982) et Le Coeur à bout de souffle (1987) tiennent plus de la réflexion philosophique que du roman, malgré l'humour qui les anime. Ecrits sur la force des heures les plus glorieuses, ils ont la qualité du travail bien fait, mais il faut bien dire que désormais le souffle a faibli. Ce sont les derniers feux d'une braise désormais sans éclat, qui réchauffe mais ne brûle plus.

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