A New York, le marché des jeunes artistes est gagné par la fièvre
Harry Bellet. LE MONDE (12.04.05)

      

 

 

Aux Etats-Unis, le marché de l'art contemporain connaît une euphorie que certains n'hésitent pas àcomparer à celle des années 1980. Pour preuve, ce qui est en train de se passer avec les très jeunes artistes qui sont présentés dans l'exposition "Greater New York". Cette exposition est organisée au PS1, le plus important centre d'art contemporain de New York, qui a fusionné avec le Musée d'art moderne de la ville (MoMA) en 1999. Le projet, dont c'est la deuxième édition, est de choisir des jeunes artistes travaillant dans cette capitale de l'art.

Cent soixante-quatre noms sont réunis à PS1. La tendance est à la peinture et au dessin. Jerry Saltz, le critique du magazine Village Voice , a relevé que trente-quatre d'entre eux, soit 20 % de l'exposition, étaient étudiants ou fraîchement diplômés de l'université Columbia. On ajoutera que la plupart ont déjà exposé ici et là, et disposent d'une galerie ­ ce qui laissera rêveurs les jeunes artistes français. Une étudiante de Columbia résume l'esprit du moment : "La principale préoccupation de mes condisciples, ce n'est pas ce qu'ils doivent peindre. C'est quelle galerie choisir et comment fixer ses prix."

Cette frénésie se retrouve dans les quelque quatre cents galeries actives dans le quartier new-yorkais de Chelsea. Elle prolonge les deux dernières éditions de la Foire de Miami, où les stands officiels étaient certes pris d'assaut par les acheteurs, mais moins que ceux de la foire off, "Nada", organisée par de nouvelles galeries. On y a vu un collectionneur acheter une dizaine de noms en avouant qu'il y en aurait bien un pour "monter".

La tendance avait été confirmée lors de la foire de New York, l'Armory Show, en mars dernier, où le dernier chic, comme à la Foire de Bâle, consistait à pénétrer dans l'enceinte avant l'ouverture officielle pour acheter avant les autres. Pour les collectionneurs retardataires, la dernière coutume mise en place par les galeries à New York est le système de la liste d'attente. Puisqu'on n'achète plus une oeuvre, mais un nom, il suffit de s'inscrire auprès dela galerie, qui vous préviendra lorsqu'une pièce sera disponible.

Il ne faut pas être pressé : les listes pour les artistes les plus en vue sont longues. Quarante personnes pour l'Allemand Neo Rauch, par exemple, 50 pour Luc Tuymans... Le New York Magazine place en tête des artistes émergents comme Dana Schutz, qu'on a pu voir, à Paris, à la galerie Emmanuel Perrotin. C'est une peinture de sale gosse, très colorée et abondamment empâtée, d'où émergent des personnages qui mangent. Ou qui se dévorent eux-mêmes. Dana Schutz est représentée à New York par la galerie de Zach Feuer, à Chelsea. Elle figure déjà dans les collections privées des Rubell et de Saatchi, et celles du Guggenheim Museum de New York.

JEU MALSAIN

Le système de liste d'attente génère l'inflation. En 2003, un dessin de Julie Mehretu (artiste qui faisait partie du premier "Grea- ter New York"), qui s'était vendu 20 000 dollars en galerie, a triplé son prix en salle des ventes.

Un procès, décrypté par le New York Magazine , vient d'opposer la galerie The Project Worldwide au collectionneur Jean-Pierre Lehman. Ce dernier, qui avoue dépenser 1 million de dollars par an dans l'art contemporain, a accepté un curieux marché : il finançait la galerie The Project Worldwide à hauteur de 75 000 dollars, en échange de 30 % de réduction sur ses achats, à concurrence de 100 000 dollars. Mais il avait un droit de première vue. Pour lui, pas de liste d'attente, il était prioritaire.

Jean-Pierre Lehmann a constaté qu'une des artistes de la galerie, Julie Mehretu, lui avait échappé. La jeune femme, en 2000, a bénéficié d'une exposition au Walker Art Center de Minneapolis. En consultant le catalogue, M. Lehmann constate que les oeuvres proviennent de collections privées, auxquelles elles ont été vendues sans lui avoir été proposées au préalable. D'où ce procès, qui s'est achevé le 2 mars par la condamnation de la galerie à 1,7 million de dollars de dommages. Cette dernière a fait appel.

Autrefois, les galeries passaient des contrats avec les artistes. Désormais, elles le font avec les collectionneurs. Qui deviennent complices d'un jeu malsain. Dans un numéro récent du Journal des arts , Roxana Azimi révèle qu'une partie des oeuvres de la nouvelle école de Leipzig exposée dans la collection de Don et Mera Rubell, ouverte au public lors de la dernière Foire de Miami, n'appartiendrait pas aux collectionneurs, mais aurait été "prêtée" par une galerie. Le nom des Rubell inciterait d'autres collectionneurs à acheter.

Dans les années 1950, des galeries américaines offraient des oeuvres de leurs artistes aux musées, lesquelles les légitimaient aux yeux des clients. Le New York Magazine rapporte que l'idée perdure : Zach Feuer, le galeriste qui expose Dana Schulz à Chelsea, propose à ses clients d'acheter deux oeuvres d'un même artiste. Une pour eux, et une pour offrir à une institution publique. Ce geste permet d'une part d'installer l'artiste au musée, et donc de faire monter sa cote. D'autre part, il est fiscalement déductible...

 


PS1, Contemporary Art Center, 22-25 Jackson Avenue, Long Island City, New York. Tél.: (+33)-1-718-784- 2084. Jusqu'au 26 septembre.


Harry Bellet Article paru dans l'édition du 12.04.05



 
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